La mondialisation post-keynésienne des économies nationales (correspondant sur le plan idéologique à ce que ses adversaires appellent le néolibéralisme) n’a pas réussi au même degré à tous les Etats développés. Les principaux bénéficiaires du phénomène sont en général ceux qui enregistrent des excédents commerciaux confortables, avec une industrie d’exportation importante permettant de maîtriser les taux de chômage structurel.
Pénalisée par sa balance commerciale déficitaire (importations supérieures de 40 milliards d’euros aux exportations) et ses 3 millions de demandeurs d’emploi, la France fait clairement partie des perdants. Trois options schématiques et en partie combinables (types idéaux en quelque sorte) sont envisageables pour inverser ce qu’il faut bien appeler une spirale négative.
La France prend conscience du monde dans lequel elle vit, en accepte les contraintes, cherchant à en tirer le meilleur parti. Elle se lance résolument dans des réformes libérales tardives pour rattraper le temps perdu. Elle devient un best in class en matière de fiscalité simple, pragmatique, incitative, un pôle d’attraction pour les activités industrielles et de services, une nouvelle puissance exportatrice bien diversifiée. Elle se convertit au mercantilisme comme l’Allemagne, la Suisse et d’autres petites nations d’Europe du Nord (les exportations sont à la base de la prospérité), se réindustrialisant rapidement en fonction de ses succès commerciaux.
Cette première option semble toutefois impossible, pour des raisons politiques évidentes dans un pays plus soucieux de justice sociale que de croissance économique: elle devrait passer par des changements radicaux de mentalités, une dislocation des rentes et privilèges d’Etat, une phase transitoire bien trop douloureuse socialement (ciblage plus étroit de la solidarité, importante réduction des dépenses publiques de fonctionnement et de prestige, fiscalité moins progressive, etc). Le processus risque en plus de ne pas être achevé quand la phase suivante sera déjà avancée à l’échelle du monde (la démondialisation partielle a déjà commencé). En fait, en termes d’adaptation à la mondialisation, la France semble définitivement distancée.
Deuxième option: la France continue de faire du déni de mondialisation en promouvant à l’échelle européenne (sa seule sphère d’influence) un keynésianisme de cuisine inspiré des Etats-Unis (sans l’encadrement culturel et institutionnel américain): dans un environnement post-keynésien, les politiques de relance (par opposition à l’austérité ou à la rigueur) n’ont plus guère d’effet multiplicateur significatif depuis longtemps. L’Etat, avec ses politiques monétaire et budgétaire accommodantes, se contente d’acheter à crédit de la croissance et de l’emploi. Il entretient le sentiment de richesse parmi les privés et les entreprises pour soutenir consommation et investissement. L’avant-garde du moralisme propose même de créer un revenu universel d’existence pour simplifier l’usine à gaz sociale en l’élargissant. L’endettement public n’offre plus aucune perspective d’amortissement, sauf par confiscation croissante (fiscalité de plus en plus lourde et progressive) et inflation (la forme la plus douce d’expropriation des rentes et fortunes privées). Le problème, c’est que trop d’impôt tue l’impôt, et que l’augmentation du niveau général des prix et des salaires est à peu près impossible à provoquer lorsque les importations lointaines et l’immigration permettent d’obtenir des biens et des ressources humaines de moins en moins chers.
Troisième option: désorientée et acculée, la France décide de transformer son retard en avance, sa défaite en victoire. Elle se projette seule dans la phase historique suivante (démondialisation et néokeynésianisme dominants) sans attendre d’avoir convaincu son partenaire allemand (qui préfère légitimement s’en tenir aux modèles qu’il maîtrise et qui lui réussissent plutôt bien).
Pour mémoire, le keynésianisme s’était exclusivement concentré sur un paramètre: la demande (passant par l’emploi, mais pas seulement). Il s’agissait de résoudre les problèmes de surproduction de l’entre-deux guerres. La doctrine s’est perpétuée sur de nouvelles bases après 1945, générant une augmentation simultanée et continue des prix et des salaires (avec dépréciation monétaire). Le néolibéralisme (monétariste en l’occurrence) fut ensuite une tentative très réussie de résoudre le principal problème de l’époque: l’inflation. Les effets secondaires possibles de ce grand combat furent délibérément négligés. De secondaires, ils ont fini par devenir primaires.
Le vrai néokeynésianisme d’aujourd’hui (très rare, rien à voir avec la vulgate keynésienne archaïque de relance) devrait tenter à son tour de résoudre le principal problème actuel de la plupart des Etats développés: le sous-emploi comme problème social en tant que tel (dont la correction n’est plus seulement destinée à influencer la demande). En ignorant les obstacles et en négligeant des effets indésirables qu’il considère précisément comme secondaires. Une bonne stratégie de réforme en période de crise ne se réduit-elle pas à un seul objectif?
Si l’objectif est d’inverser durablement la courbe du chômage, de relancer l’emploi peu qualifié en attendant que tous les Français deviennent ingénieurs des mines, la seule manière d’y parvenir est d’introduire ce qu’il faut, juste ce qu’il faut de protectionnisme. Les économistes diront: à long terme, l’ouverture vaut toujours mieux que le repli. Les systèmes ouverts sont les plus performants, comme en témoignent de petits Etats très intégrés dans l’économie globale. Les historiens répondent: ce sera peut-être vrai pour tout le monde à la fin des temps, lorsque toutes les économies nationales seront au même niveau de développement. La théorie des avantages comparatifs inspirée de Ricardo, de nature foncièrement eschatologique, pourra enfin s’épanouir. En attendant, il n’y a pas d’itinéraire unique. L’économie repose sur des communautés humaines. Chacune d’elle progresse selon ses forces et faiblesses du moment, ses intuitions, un peu comme elle le sent… En l’occurrence, une dose de protectionnisme au sens où l’entendait l’économiste Friedrich List s’agissant des économies en démarrage. Le temps d’adapter ce qui doit l’être pour redevenir plus performant.
Dans le scénario post-néolibéral dont rêve un large public français autour de Montebourg, Le Pen ou encore Mélenchon, la France se réapproprie une partie de l’autonomie qu’elle a précédemment déléguée à l’Union Européenne ou à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Elle se concentre sur son marché intérieur (avec l’emploi comme seul objectif), augmente la dose de protectionnisme ciblé (sur certains biens, sous divers prétextes sécuritaires, environnementaux, ou même ouvertement selon les circonstances). Elle crée éventuellement une monnaie nationale convertible, parallèle à l’euro (il y a d’autres monnaies parallèles au dollar ou à l’euro dans le monde), principalement destinée à favoriser certaines exportations à faible valeur. Grâce à la possibilité de ce qu’il faut bien appeler des ateliers protégés (unités privées de production dans des domaines re-régulés à l’import), le travail apparaît comme progressant de nouveau par rapport au capital, parce que la productivité moyenne baisse (de même que ses gains). Il y a en tout cas un rééquilibrage. Avec de l’inflation, beaucoup d’inflation si nécessaire.
Il ne s’agit pas de passer d’un extrême à l’autre. Il ne s’agit pas non plus de considérer ce modèle post-néolibéral comme définitif, mais comme une phase historique dans le long processus forcément improvisé et diversifié qui mène le monde infiniment complexe (notoirement ingouvernable à l’échelle mondiale) à un certain équilibre économique (passant en particulier par l’équilibrage progressif des balances commerciales). Le néolibéralisme n’a pas été considéré non plus comme quelque chose de définitif: juguler l’inflation (selon le terme consacré en France dans les années 1960 à 1980) avait pour but de mieux conserver la valeur du capital. Ce fut incidemment une manière de sortir les Etats-Unis et l’Europe de leurs économies de guerre, et du providentialisme public de l’époque. En donnant accessoirement une chance au monde sous-développé d’entamer un rattrapage industriel accéléré (le plus grand succès de toute la période).
Sortir un certain temps de la dynamique, des pressions, du risque déflationnaire chronique, en favorisant l’inflation (qui détruit sans crise ni brutalité les excédents de valeur en attendant que les économies matures et émergentes puissent converger à un niveau le plus élevé possible), en laissant à chaque communauté nationale le soin d’ajuster souverainement certains paramètres vitaux pour elle, ne signifie nullement que le monde développé va se replonger dans des délires autarciques, des guerres nationales, impériales, civiles. De même qu’il est parfaitement crétin d’affirmer – et toute la construction politique européenne repose en dernier ressort sur cette croyance absurde – que moins d’Europe reviendrait à augmenter le risque de guerre franco-allemande (débouchant forcément sur une troisième guerre mondiale à dimension nucléaire).
Les blocages du monde développé – européen en particulier – ne sont pas en premier lieu sociaux, économiques, ni même politiques, mais en quelque sorte mentaux, culturels. Conditionnés par ces traumatismes historiques que les générations mettent du temps à oublier. Le keynésianisme (que Keynes n’a pas inventé, il la formalisé), comme le néolibéralisme, furent des révolutions culturelles avant d’être économiques (au sens théorique ou mathématique du terme). Le tournant post-néolibéral, qui n’a à peu près plus rien à voir avec Keynes et son époque, se met en place progressivement en transgressant des dogmes générationnels. Le cycle de Doha semble complètement bloqué à l’OMC, des mesures protectionnistes détournées, plus ou moins avouables, ressurgissent partout. Même la Chine a annoncé en début de décennie qu’elle allait se reconcentrer sur son marché intérieur, que l’industrie d’exportation n’était plus une priorité pour elle. Et le Japon, le plus avancé dans les corrections de valeur du monde développé, renonce complètement à l’indépendance déjà très relative de sa banque centrale, tentant désespérément d’atteindre au moins 2% d’inflation.
La réappropriation des autonomies nationales nécessaires à la réalisation rapide d’un objectif de plein emploi (plus ou moins 95% de la population active) n’est pas une utopie. Il suffit qu’un Etat suffisamment important décide d’en faire l’expérience. Le Royaume-Uni n’en a-t-il pas fait une de ce genre à l’époque de l’héroïque Margaret Thatcher? Personne ne fut obligé de suivre. La France a aujourd’hui besoin de héros, et sa position dans le monde lui autoriserait cette audace. Les blocages politiques et les insuffisances économiques en font en plus une bonne candidate pour l’exploration à risque: elle a bien moins à perdre que beaucoup d’autres.
Il ne tient qu’aux adeptes de la révolution post-néolibérale montebourgeoise d’en faire une nouvelle référence réalisable (plutôt que de perdre leur temps à vomir sur le succès des autres). L’utopie, c’est de penser qu’il n’y a qu’un modèle économique vertueux possible, au-dessus des régions et des périodes, que la science aurait pour mission de découvrir. C’est surtout de croire qu’une gouvernance mondiale est capable d’uniformiser les règles de base pour que l’humanité infiniment complexe progresse dans le bien-être et la sagesse (selon des critères scientifiques établis par des sages autoproclamés ou cooptés).
En Europe, la grande utopie s’appelle Union Européenne. Pas celle des symboles et de la fraternité des peuples (qui n’a pas besoin de cela pour exister). Celle qui consiste à croire qu’un continent multilingue peut réaliser pacifiquement, dans la diversité, la sophistication humaine, sociale, démocratique du XXIe siècle, l’unification nationale que les Etats-Unis et l’Allemagne ont accompli par la force et la violence au XIXe. Dans un monde cent fois plus simple, sortant à l’époque de l’Ancien Régime, avec des populations démunies, habituées à subir longtemps les pires contrariétés, mais tournées vers un avenir meilleur.
Les opinions publiques sont aujourd’hui très nostalgiques. Le futur les effraie. Ce n’est pas un regret, mais une réalité dont il faut tenir compte. Elles n’ont à peu près qu’une grande préoccupation: que la convergence entre monde développé et monde en développement n’ait pas lieu par le bas, ni même le milieu. Faire en sorte que les émergents puissent accéder dans un premier temps à la moitié du niveau de vie des Européens sans que les Européens aient à renoncer à la moitié du leur. Le point de convergence doit être le plus élevé possible, sans déflation destructrice. L’enjeu est bien trop important pour laisser les institutions européennes et leurs dignitaires s’en emparer.
